Résumé (français) |
Les études réalisées sur les catastrophes environnementales depuis 40 ans ont montré que ces événements peuvent entraîner des troubles psychologiques à court et à long terme au sein des populations exposées. Parmi ces troubles, l’état de stress post-traumatique (ESPT), défini par l’Association Américaine de Psychiatrie en 1983, est une psychopathologie anxieuse sévère et durable. Sa prévalence à la suite de catastrophes naturelles peut atteindre 50 % dans les groupes les plus exposés. D’autres troubles peuvent l’accompagner ou survenir de façon indépendante : il s’agit notamment de troubles anxieux et dépressifs. Des études épidémiologiques sont encore nécessaires pour quantifier les risques de troubles psychologiques associés à divers types de catastrophes, déterminer les facteurs de vulnérabilité individuelle, préciser les différences inter-culturelles et, enfin, quantifier l’impact en termes de santé publique.La France, comme de nombreux pays dans le monde, est soumise à divers aléas naturels : les inondations représentent l’aléa le plus fréquent et concentrent 80 % des indemnisations versées au titre des catastrophes naturelles. Dix pourcents de la population française résident dans des zones à risques. Il n’existe cependant pas de données épidémiologiques sur leurs conséquences sur la santé mentale ni sur la santé publique.Contexte et objectifs de l’étude : En septembre 1992, de violentes précipitations ont provoqué une inondation dans le département du Vaucluse entraînant 38 décès et touchant 63 communes. Une étude transversale téléphonique a été réalisée en 1997 à Bédarrides, une des communes les plus touchées par cette inondation. Une étude pilote réalisée en 1996 avait montré que sa population était restée stable depuis 1992 et acceptait le principe de l’étude. En revanche, une étude envisagée à Vaison-la-Romaine, commune la plus durement touchée, ne s’est pas avérée faisable.Les objectifs de l’étude étaient d’évaluer, plusieurs années après l’inondation, l’impact psychologique de l’inondation sur la population exposée, d’explorer les facteurs individuels susceptibles de l’aggraver et d’analyser l’association entre la sévérité de l’exposition et certains indicateurs de l’état de santé et de la consommation de soins au moment de l’étude. Matériels et méthodes :Pour être inclus dans l’étude, les sujets interrogés devaient résider dans la commune et être âgés de 18 ans ou plus en 1992. La présence de symptômes psychologiques a été évaluée à l’aide de trois échelles : le QE-PTSD, échelle d’évaluation des symptômes d’ESPT, construite à partir des critères internationaux ; le CES-D, échelle évaluant la présence de symptômes dépressifs, traduite et validée en français ; le STAI, échelle d’évaluation des symptômes d’anxiété, traduite et validée en français. A partir de chacune de ces échelles, un score individuel permettant d’estimer l’intensité et la fréquence des symptômes psychologiques a été construit. Le questionnaire élaboré pour l’étude comprenait en outre une partie signalétique, des questions détaillées sur les circonstances d’exposition lors de l’inondation et sur ses conséquences, une partie consacrée aux antécédents personnels et une autre consacrée à l’état de santé perçu et la consommation de soins au moment de l’enquête. La validité interne et la structure factorielle du QE-PTSD ont été étudiées ainsi que ses corrélations avec les deux autres échelles. Une analyse en composantes principales sur les questions relatives à l’exposition a permis d’identifier les principales dimensions d’exposition rencontrées lors de l’inondation de 1992 (menace, perte, répercussions sociales). Deux indicateurs d’exposition cumulée ont été construits selon différentes approches de façon a tester l’existence de relation de type exposition-effet. Enfin, des analyses de régression multiple ont été effectuées pour tester les associations entre les indicateurs de santé étudiés (score d’ESPT, prévalence des symptômes anxio-dépressifs, état de santé perçu, consommation de psychotropes et recours aux soins) et l’exposition à l’inondation. Le modèle linéaire général a été utilisé pour les analyses portant sur le score d’ESPT et la régression logistique pour les autres indicateurs de santé. Les analyses ont été ajustées sur l’âge, le sexe, le revenu, les antécédents psychologiques et les antécédents d’autre événement de vie traumatiquePrincipaux résultats de l’enquête :Cinq cent personnes ont été interviewées. Le taux de réponse était de 79 %.Le QE-PTSD possède une excellente consistance interne et sa structure factorielle recouvre bien les critères établis pour le diagnostic de l’ESPT. Il mesure des symptômes se démarquant relativement bien de psychopathologies purement anxieuses ou dépressives. Des relations exposition-effet très significatives ont été observées entre l’exposition à l’inondation de 1992 et les symptômes d’ESPT, d’anxiété et de dépression. Les associations observées sont fortes. Pour les niveaux d’exposition cumulée les plus élevés : - le score d’ESPT est multiplié par 3,4 (IC95% = 2,7-4,2) :- la prévalence des symptômes anxieux est augmentée : odds ratio de 7,7 (IC95% = 2,6-22,7) chez les femmes et de 4,2 (IC95% = 1,2-14,7) chez les hommes ;- prévalence des symptômes dépressifs est augmentée chez les sujets de 35-54 ans uniquement : odds ratio de 15,7 (IC95% = 3,2-77,5).Un score d’ESPT et une prévalence de symptômes anxio-dépressifs significativement plus élevés ont été observés chez les personnes ayant reçu une assistance pour des troubles psychologiques survenus au moment de l’inondation. Un lien significatif a été observé entre la sévérité de l’exposition à l’inondation de 1992 et le fait de se déclarer en mauvais état de santé, d’avoir consommé des médicaments psychotropes et d’avoir consulté un médecin dans le mois précédant l’enquête (pour les niveaux d’exposition cumulée les plus élevés, les odds ratio sont tous voisins de 2).ConclusionCes résultats suggèrent que l’inondation de 1992 à Bédarrides, bien qu’elle n’ait pas été à l’origine de décès direct, a pu contribuer à l'aggravation et au déclenchement de troubles psychologiques et à une consommation de soins plus importante chez les personnes les plus exposées, soit environ 20 pour-cent de la population de Bédarrides. Ils suggèrent également certains facteurs de risque. Notamment, le fait d’avoir eu des troubles psychologiques au moment de l’inondation semble prédire, indépendamment des antécédents psychologiques, un impact psychologique à long terme plus prononcé. La classe d’âge des 35-54 ans semble plus vulnérable vis à vis des troubles dépressifs, en particulier.La méthodologie de l’étude ne permet pas de conclure à une relation causale entre les effets évalués et l’inondation. Mais les résultats renforcent ceux d’autres études, menées dans des pays de cultures différentes, en faveur d’un impact psychosocial des catastrophes naturelles. PerspectivesLes résultats de ces analyses méritent d’être approfondis afin de mieux caractériser les risques de psychopathologies (évolution dans le temps et quantification) et leurs facteurs de risque dans le contexte de catastrophes environnementales. Pour cela, des études épidémiologiques de type prospectif devraient être privilégiées dans le futur. En raison des conditions particulièrement difficiles rencontrées lors de ces événements, il serait nécessaire de définir à l’avance une stratégie de recherche pour préparer la mise en place d’investigations épidémiologiques.Cette enquête a permis de tester et de développer des outils d’évaluation utilisables en population générale et de montrer que l’interview téléphonique constitue une méthode fiable et efficace de recueil d’informations dans le domaine de la santé mentale. Des recherches sont encore nécessaires pour améliorer la fiabilité des outils d’évaluation et mieux définir leurs conditions d’application.La dimension psychologique mérite d’être mieux prise en compte lors des catastrophes naturelles. Celles-ci surviennent plus fréquemment en zone rurale, un milieu où la prise en charge de troubles psychologiques est plus difficile. |